L’Onde intérieure du Bāguàzhǎng
- Lionel Silberman

- Aug 19, 2025
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"Retour de terrain" et mise au point sur quelques fondamentaux de la Pratique Interne, notamment celle du Bāguàzhǎng 八卦掌 .
Lorsque l’on pratique régulièrement le Bāguàzhǎng 八卦掌, l’expérience de ses exercices spécifiques — le continuum circulaire (zǒu quān 走圈) et sa marche élémentaire, le Tàng Ní Bù 趟泥步 — ne tarde pas à engendrer des vertus profondes. Elle invite le disciple à dépasser ses repères habituels d’utilisation du corps.
Par l’ajustement progressif, l’explorateur du cercle découvre en lui une grande liberté d’adaptation, une marge d’évolution et une véritable intelligence du corps.
Mon expérience jusqu’ici est que cet exercice de révolution — la marche circulaire — porte en lui-même un puissant potentiel de transformation consciente, que l’on peut comprendre comme une forme subtile de Dǎoyǐn 導引 (conduite et étirement des souffles).
Zǒu quān 走圈 : une révolution corporelle et originelle
L’exercice de la révolution circulaire, appelé zǒu quān 走圈 — « marcher dans le cercle » — possède des vertus de transformation qui dépassent la simple marche habituelle.
Par l’intermédiaire d’un enchaînement de mouvements courbes, le pratiquant entre en résonance avec la valence courbe du corps humain :
Les muscles s’enroulent autour des os,
Les tendons se déploient en spirales,
Les fascias dessinent des réseaux ondulatoires,
Les organes eux-mêmes sont organisés en formes arrondies.
Le corps vivant n’est fait que de sinuosités : artères et veines serpentent, les nerfs se ramifient en arborescences, les souffles internes circulent en flux spiralés.
Mais cette vérité dépasse la seule physiologie : la courbure est une loi originelle. Dans la nature, les fleuves serpentent, les racines plongent en spirales, les planètes décrivent des orbites. Même le temps, compris à travers le prisme du yīnyáng 陰陽, est un cycle ondulant et jamais une ligne droite : le jour se courbe en nuit, l’hiver en printemps, l’inspir en expir.
Cette valeur de la courbe, l’histoire des sciences l’a aussi mise en évidence. Dès la Renaissance, Galilée pressentait que « le chemin le plus rapide … n’est pas la ligne droite, mais l’arc d’un cercle ». Quelques décennies plus tard, le mathématicien Johann Bernoulli formula le fameux problème de la brachistochrone (1696) : quelle courbe permet la descente la plus rapide d’un corps sous l’effet de la gravité ? La réponse ne fut pas la ligne droite, mais une cycloïde, une courbe ondulante plus efficace que toute trajectoire rectiligne.
Ainsi, par la marche circulaire (zǒu quān), le pratiquant incarne cette réalité naturelle : la courbure, plus qu’une esthétique fluide, est la base naturelle de toute efficacité.

L’ondulation : une organisation spontanée du corps
Les vertus particulières de Tàng Ní Bù 趟泥步, cette « marche qui évolue dans la boue » mènent naturellement le pas à se connecter au sol, à ralentir et à coordonner le corps autrement.
Peu à peu, une sensation singulière naît : une ondulation subtile qui traverse le corps de la tête aux pieds. Ce mouvement n’est pas volontaire : il s’installe de lui-même, comme si le corps déduisait de ce contexte une nouvelle façon d’évoluer. Beaucoup de pratiquantes et pratiquants décrivent cet instant comme l’émergence d'une prise de conscience: celle d’un nèijìn 内勁, un flux interne.
Dans ce contexte, les chaînes myofasciales (réseaux conjonctifs reliant muscles et fascias) s’organisent autrement. Elles produisent une propagation ondulatoire, du centre vers les extrémités... et inversement . Le déplacement devient alors une continuité tenségritive : une onde intégrée qui traverse la structure sans rupture, unifiée par l’équilibre dynamique entre tension et compression.

Qu’est-ce que la tenségrité ?
Le terme vient de l’anglais tensegrity (tension + integrity), inventé par l’architecte Buckminster Fuller dans les années 1960. On appelle aussi ce principe "compression flottante".
Dans une structure de tenségrité, les éléments rigides (comme les os) ne tiennent pas par empilement, mais sont suspendus et stabilisés par un réseau de tension continue (muscles, fascias, tendons).
C’est l’équilibre entre compression (os, fluides, structures internes) et tension (tissus mous, fascias, ligaments) qui donne la stabilité. Le corps humain fonctionne ainsi : si une partie est mobilisée, tout le réseau réagit instantanément.
La tenségrité explique pourquoi une onde peut traverser le corps entier sans rupture, exactement comme dans la marche circulaire du Bāguà.

La vision extrême-orientale : un corps fluide et vivant
Dans la tradition chinoise, le corps n’est jamais perçu comme une mécanique sèche, mais comme un espace fluide et dynamique: le qì 氣, le sang 血 (xuè) et les liquides organiques 津液 (jīn yè) parcourent les tissus et les organes.
Ces fluides ne sont pas de simples “contenants”, mais des vecteurs de cohésion et de conduction : ils irriguent, nourrissent et relient. Ainsi, le corps est vu comme un champ vivant, mouvant, adaptable, où la structure et la circulation sont indissociables.
En ce sens, la tenségrité n’est pas seulement mécanique : c’est une tenségrité fluidique, où l’équilibre compression/tension est servi et modulé par la dynamique interne des fluides.

Les fluides, la mécanique & le potentiel électrique
Les recherches modernes sur le fascia rejoignent cette intuition ancienne: les fluides corporels participent à la mécanique de compression-tension, en amortissant, répartissant et propageant les forces. Les tissus conjonctifs hydratés présentent des propriétés piézoélectriques : lorsqu’ils sont étirés ou comprimés, ils génèrent de minuscules charges électriques. Ces microcharges influencent la communication cellulaire, la régulation neuromusculaire et l’activité neurologique.
Ainsi, marcher dans le cercle du Bāguà n’active pas seulement des chaînes musculaires : cela stimule une résonance globale, où la mécanique, les fluides et l’électricité biologique coopèrent.
L’ondulation que l’on perçoit dans la marche circulaire pourrait être l’expression tangible de cette tenségrité vivante et fluidique, que les arts internes chinois désignent depuis des siècles sous le nom synthétique de nèijìn. Evidemment: peut être ici n'avons nous qu'un échantillon de ce qu'il se cache derrière ce terme: le reste comme toujours s'explore et s'exprime par la pratique.
De l’onde corporelle au Nèijìn
Dans les arts internes chinois, le terme nèijìn 内劲 ne se limite pas à la seule notion de « force interne ». L'idée même de puissance (et sa recherche) peut généralement créer la tendance au focus thématique... et à la difficulté d'objectivité.
Si "Lì" 力 désigne l'idée de force basique, mécanique, "Jìn" 劲 désigne une forme de puissance orientée, un flux informé.
Ainsi, le nèijìn ne désigne pas directement une capacité à produire de la puissance. Il parle d'un flux interne , une forme de vecteur, que l'on peut considérer comme issu de la continuité tenségritive et fluidique du corps.
Ce flux comporte plusieurs dimensions/aspects :
Un Potentiel d'effet : il permet de générer un mouvement efficace, qui mène à une mobilisation optimale du corps.
Une Information : il transmet une qualité de mouvement subtile, qui peut se communiquer à un partenaire (dans le tuīshǒu par exemple) comme un message corporel.
Une Intention (yì 意) : le flux est dirigé par l’esprit uni à la perception consciente ; il suit l’intention consciente du pratiquant, ce qui en fait un flux à la fois physique et psychique.
Une Harmonie : enfin (voire essentiellement), il ne se limite pas à une recherche d'efficacité physique ou martiale ; il relie le souffle, le corps et l'âme-esprit dans un sentiment d’unité, d’accord interne et externe, de conscience.
De ce point de vue, l’ondulation corporelle née de la marche circulaire du Bāguà n’est pas seulement un mécanisme biomécanique. Elle révèle un flux interne vivant, à la fois puissance, information, intention et harmonie : le vaste sens de ce que peut signifier Nèijìn.
Les adeptes de longue date comparent souvent le Bāguàzhǎng :
au dragon, dont le corps ondule en spirales,
au serpent, qui avance en se lovant au sol sans jamais se rompre,
à l’eau, qui s’adapte aux obstacles tout en poursuivant sa course.
Ces images ne sont pas seulement poétiques : elles décrivent de fait ce flux vivant, signifiant et fluide qui circule dans la trame corporelle.
Lorsqu’on répète la marche circulaire, le système biomécanique tend spontanément vers la réponse la plus efficace au geste. L’ondulation devient alors le signe d'une auto-organisation naturelle, une continuité où chaque partie du corps coopère avec l’ensemble.

Relâchement: Sōng et la loi des flux
Dans les pratiques internes, tout commence généralement par sōng 鬆 : l'ouverture, souvent exprimé par "relâchement".
La pratique de l'ouverture n’est pas une mollesse, mais une libération des résistances inutiles.
Quand le pratiquant apprend à installer sōng, il permet au corps de :
cesser de s’opposer au mouvement,
libérer la circulation interne des fluides,
laisser émerger son sōng jìn 鬆劲, un flux ouvert, non résistant, mais étonnamment efficace.
Cette logique interne trouve un étonnant écho dans le principe constructal (Constructal Law), formulé par Adrian Bejan dans son ouvrage Design in Nature. Cette loi - à la marge de la thermodynamique et de la mécanique des fluides - énonce que :
« Pour qu’un système persiste dans le temps, il doit évoluer de manière à permettre un accès de plus en plus facile aux flux qui le traversent. »
Autrement dit, tout organisme vivant, tout réseau, toute structure évolue pour minimiser la résistance et faciliter le passage du flux. C’est pourquoi les rivières forment des deltas, les arbres déploient des branches, les poumons se ramifient en bronchioles, et les réseaux sanguins irriguent le corps entier.
Sōng 鬆 et "Constructal Law" : un même principe d’efficacité
Dans la pratique du cercle du Bāguà :
Le corps relâché s’adapte aux forces externes comme l’eau épouse son lit.
La fibre musculaire cesse de "lutter" et devient un vecteur de transmission, non un obstacle.
Peu à peu, le système entier (muscles, fascias, fluides, nerfs) adopte la solution la plus efficiente pour que le flux circule sans résistance.
Sōng est ainsi la traduction corporelle de cette loi universelle : le corps humain, comme la nature, évolue vers des formes et des dynamiques qui permettent au flux de circuler avec le moins de résistance possible.

De la pratique au principe universel
On peut alors voir le Bāguàzhǎng comme un laboratoire vivant de cette loi :
À l’échelle de la pratique, le corps cherche la voie de moindre résistance.
À l’échelle de la nature, tous les systèmes de flux obéissent à la même tendance évolutive.
Ce parallèle éclaire d’un jour nouveau l’idée du nèijìn : il n’est pas seulement un principe martial, mais l’expression humaine d’une loi de l’univers — celle qui fait qu’un flux, qu’il soit d’eau, d’air, de sang ou d’énergie, trouve toujours la forme la plus adaptée pour persister et s’épanouir.
C’est sans doute dans la conscience de ce principe que se situe le meilleur argument pour considérer le Bāguàzhǎng comme un véritable yǎngshēng 养生, une méthode de culture et d’entretien de la vitalité.
Yōushēn 游身 : le corps fluide
Dans les principes du Bāguàzhǎng, on retrouve un idéal qui semble rassembler toutes ces notions : yóu shēn 游身 "le corps comme la rivière": développer une "êtreté" fluide , qui se meut librement, un peu comme l'eau d'une rivière.
Le Yōushēn est l’état d’un corps mais aussi d'un esprit qui a transcendé la raideur et la mécanique ordinaire pour devenir vivant, adaptable et continu.
Toutes les étapes décrites y conduisent :
La continuité interne permet la disponibilité, l'endurance et la potentialité
La fluidité interne rend le corps capable de transmettre et d'onduler.
La tenségrité saine est la trame structurelle permettant l'unité.
Le sōng et le sōng jìn permettent de ne pas résister aux contrainte et d'évoluer.
Il s'inscrit donc dans la logique d'optimum proposé par le principe constructal et sa la logique universelle.
On peut donc dire que la construction du Yōushēn dépend directement de tout cela. Le relâchement et la non-résistance ouvrent la voie à ce corps fluide, capable de transformer la contrainte en liberté et la puissance en harmonie.
Vaste programme, non? Un programme pour toute une Vie...

Conclusion
Pratiquer le cercle du Bāguàzhǎng, c’est entrer dans une pédagogie subtile du corps.
D’abord, on apprend à marcher autrement.
Puis le vibratoire se met en place, silencieusement, comme si le corps avait trouvé un nouveau langage.
Cette ondulation devient force, souffle, fluidité : un nèijìn qui ne s’ajoute pas au corps, mais qui émerge de sa continuité, servie par le relâchement, et incarnée dans l’état de Yōushēn.
Plus qu’un état corporel, le Yóushēn peut être compris comme un idéal d’évolution : il nous permet de nous accorder aux lois universelles qui unifient le monde. Par lui, le corps devient réceptacle du cosmos, lieu de résonances subtiles inscrit dans la voie médiane — le Zhōng Yōng confucéen — entre yīn et yáng. Bien... l'idéal est là.... je retourne pratiquer ;)
Notes
Le principe de loi constructale a été développé par Adrian Bejan, professeur de mécanique à l’Université Duke, dans son ouvrage Design in Nature: How the Constructal Law Governs Evolution in Biology, Physics, Technology, and Social Organization (2012). Ce livre propose une vision fascinante : il montre comment une même loi d’organisation des flux s’exprime partout — dans les rivières et les glaciers, dans les réseaux sanguins et nerveux, dans les forêts, les villes et même Internet. L’idée centrale est simple et puissante : tout ce qui s’écoule dans le temps a tendance à se réorganiser pour mieux circuler. En d’autres termes, la nature entière, vivante ou inerte, obéit à une dynamique universelle de moindre résistance.
À la croisée de la science, de la philosophie et de l’écologie, ce livre éclaire le lecteur sur les formes récurrentes que prend l’univers pour optimiser ses flux. C’est une lecture stimulante pour quiconque s’intéresse aux passerelles entre corps, nature et lois universelles.
le Zhōng Yōng 中庸, ou « Doctrine Médiane », est un texte confucéen fondamental. Il enseigne que la voie de l’Harmonie réside dans un équilibre vivant, situé entre excès et manque, entre yīn et yáng. Le citer ici revient à souligner que le Yóushēn n’est pas seulement martial ou corporel, mais une manière de se relier à la mesure universelle qui fonde l’Unité du monde.




Merci pour ce nouvel article passionnant Lionel. En tant que pratiquant débutant j'y trouve des mots qui décrivent des jeunes sensations et des sujets d'études à approfondir.
Adrien.