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Relativiser l'Image de la Maîtrise: le Maître existe -t-il?

Updated: Jul 15

Réflexions actuelles d'un pratiquant sur des notions souvent présentes, mais finalement pas si simples.. Une réponse, en quelque sorte, à de nombreux moments d'échange lors des pratiques et ateliers. Pour les pratiquantes et pratiquants en ma compagnie, et pour les curieux et inspirés de nos activités.

Je dois l'avouer : j'ai toujours entretenu une relation ambiguë avec l'idée de maîtrise.

Comme beaucoup, j'ai d'abord été fasciné par elle.


L'image du maître possède quelque chose de profondément attirant. Elle évoque l'excellence, la sagesse, l'expérience, parfois même une forme d'accomplissement humain. Elle donne une direction, offre un horizon, inspire et encourage.

Et pourtant, avec les années, quelque chose en moi s'est progressivement mis à interroger cette représentation.


Non pas parce que je nierais l'existence des différences d'expérience, de compétence ou de maturité entre les êtres. Ces différences existent bien évidemment : certaines et certains nous précèdent incontestablement sur certains chemins, et c'est tant mieux : une transmission ne pourrait pas exister sans cette réalité (...l'humanité non plus).


Simplement, plus je pratique, plus j'éprouve des difficultés à penser la maîtrise comme un état clairement défini, et encore moins comme une identité.


Paradoxes et infinitude

La première raison tient peut-être à la nature même de l'expérience humaine : elle est variable, paradoxale et, à bien des égards, infinie.


Sans vouloir caricaturer, j'ai rencontré au cours de mon parcours des êtres d'une immense compétence technique, capables d'accomplissements remarquables, qui demeuraient pourtant prisonniers de leurs peurs, de leur besoin de reconnaissance ou de certaines rigidités intérieures. J'ai aussi croisé des personnes beaucoup moins impressionnantes d'un point de vue technique, mais dont la simplicité, la présence ou la liberté intérieure forçaient profondément le respect.

N'étant maître en rien, j'ai pourtant observé la même chose en moi : il n'existe rien qui ne puisse être raffiné, interrogé, remis en question.


Avec le temps, j'en suis venu à penser que la compétence et la transformation intérieure, bien qu'elles puissent se nourrir mutuellement, ne progressent pas nécessairement au même rythme. La compétence transforme notre rapport à l'action. La transformation intérieure, si elle existe, devrait aussi transformer notre rapport à nous-mêmes.

Alors comment décréter qu'un être humain est parvenu au terme d'un travail sur lui-même ? Qui pourrait affirmer être définitivement libéré de ses illusions, de ses conditionnements, de ses attachements ou de ses aveuglements ?


Plus je pratique, plus il me semble que l'expérience sincère de la discipline produit moins un sentiment d'arrivée qu'un approfondissement du Mystère.

Elle rend plus prudent dans ses affirmations, plus humble dans ses jugements... et plus conscient de l'immensité de ce que le mystère de soi, comme celui du monde, propose à explorer.


La Paix... au Centre?
La Paix... au Centre?

Une image, plus qu'une expérience


Pour cette raison déjà, je me méfie de l'image du maître. Non de l'être humain engagé sur un chemin et riche de son expérience, mais de l'image que nous construisons collectivement autour de lui.

Je la trouve souvent retorse, car elle tend à transformer un compagnon de route, quelles que soient ses qualités, en personnage mythique. L'admiration devient alors facilement vénération. L'humain disparaît derrière le symbole. Le maître cesse paradoxalement d'être une inspiration : il devient un idéal inaccessible.. et peut-être même une excuse commode à nos propres limitations.


Il n'y a d'ailleurs, en français, qu'une lettre de différence entre un statut et une statue... Et c'est peut-être précisément ce qui guette le ou la maître que l'on vénère trop (et qui, parfois aussi , se vénère lui-même ou elle-même trop..) : le statut qu'on lui accorde finit par le pétrifier. Il devient un objet que l'on contemple, que l'on honore, mais qui a cessé de vivre, d'evoluer...et qui peu à peu, se fige.

Honore-t-on véritablement le Maître... et la Maîtrise ainsi, dans ce cas?


La tradition zen exprime cette difficulté avec une radicalité remarquable, à travers les mots attribués à Linji Yixuan 臨濟義玄, grand maître chan chinois du IXe siècle — connu au Japon sous le nom de Rinzai 臨済, qui donnera son nom à l'école Rinzai du zen japonais, dans le Linji lu (臨濟錄, Entretiens de Lin-tsi), où il est dit :


逢佛殺佛,逢祖殺祖 Féng fó shā fó, féng zǔ shā zǔ « Si tu rencontres le Bouddha, tue le Bouddha ; si tu rencontres le patriarche, tue le patriarche. »

Cette phrase n'est évidemment pas à prendre au premier degré. Elle parle des dangers de la projection et de l'idéalisation. Elle m'invite à ne pas laisser l'image que je me fais d'un être prendre la place de la réalité de cet être. Et elle me pose une question qui m'est adressée à moi-même : quelles sont mes attentes ? Mes projections ? Mes idéaux sont-ils en train de devenir des idoles ?

Car toute idolâtrie, il me semble, éloigne finalement de la Voie.



La discipline comme origine

Aujourd'hui, j'accorde davantage d'importance à l'idée du disciple et de la discipline qu'à celle du maître.

Le disciple n'est pas celui qui ignore. Il est celui qui accepte de demeurer en apprentissage. Peut-être qu'au fond, la plus grande forme de maîtrise consiste précisément à ne jamais cesser d'être disciple.


À mes yeux, avant toute idée de maîtrise, avant toute ambition de maîtrise et même avant tout constat d'une maîtrise toujours relative, il existe d'abord la discipline. Ce que les êtres humains rencontrent le plus souvent, ce ne sont pas des maîtres, mais d'autres disciples en chemin : des femmes et des hommes engagés, chacun à leur manière, dans un travail de transformation, d'apprentissage et libération.


Nous avons pourtant tendance à évaluer les êtres à partir de leur réputation, de leurs réalisations ou de l'image qu'ils nous renvoient. Mais cette manière de regarder demeure nécessairement partielle. J'en arrive ainsi à penser que l'idée de maîtrise est profondément conditionnée par le regard de celui qui se tourne vers l'autre. Le maître est souvent autant une réalité qu'une représentation. Une relation...mais aussi une projection.


Résonances
Résonances

Pourquoi je préfère aujourd'hui l'idée de liberté

Je ne crois pas que l'idée de maîtrise soit mauvaise, bien au contraire. Elle inspire de nombreuses personnes, et il naît parfois de très belles choses de cette aspiration. Mais je crois que, dans le monde actuel, elle peut aussi devenir le support de nombreuses illusions, frustrations et impasses.

Voilà pourquoi je me sens aujourd'hui davantage attiré par les idées de liberté, de libération et de spontanéité. C'est d'ailleurs ce que signifie pour moi Zìrandào : une recherche orientée vers ces horizons plus principiels et moins statutaires. Et j'ai bien dit une recherche.. clairement pas une arrivée.

La liberté n'est pas absolue. Elle n'échappe ni aux illusions ni aux limites humaines. Mais elle possède une qualité précieuse : elle ne peut être facilement déléguée. Elle concentre moins l'idolâtrie. Elle ramène plus rapidement l'individu à lui-même.

Suis-je libre dans mon corps ? Suis-je libre dans mes émotions ? Suis-je libre vis-à-vis de mes peurs, de mes certitudes, de mes besoins de reconnaissance ?

Ces questions dissipent rapidement bien des prétentions. Elles conduisent souvent l'individu à se relativiser, à s'apprivoiser, à s'accepter et peut-être même, .... à s'aimer (sincèrement).


L'oubli de la maîtrise


Aujourd'hui, je pense très peu à la maîtrise dans mes pratiques. Non pas parce que cette idée serait absurde, mais parce qu'elle me semble parfois oblitérante. Elle tend à projeter l'esprit vers un ailleurs, un plus tard, un être imaginaire qu'il faudrait devenir.

Or, une question plus ancienne me semble désormais plus importante : qui suis-je? Cette question du « Connais-toi» grec.


Je crois avoir peu à peu accepté une idée qui, autrefois, m'aurait probablement attristé : je ne maîtriserai jamais véritablement quoi que ce soit.

Et, contre toute attente, cette pensée ne m'a pas découragé. Elle m'a libéré.

À partir du moment où j'ai cessé de poursuivre la maîtrise comme un horizon définitif, quelque chose s'est ouvert dans ma pratique. Chaque journée est redevenue une rencontre. Chaque pratique est redevenue une exploration. Je ne cherche plus tellement une arrivée ; je cherche davantage une manière d'habiter, d'exister mon chemin.


Et, paradoxalement, plus l'idée d'une fin s'éloigne, plus la pratique devient vivante.


C'est précisément cela qui me rapproche du principe profond du Yì 易 (principe de mutation continuelle). Le monde ne cesse jamais de se transformer. Pourquoi voudrais-je, moi, atteindre un état qui prétendrait échapper à cette loi ? Plus j'observe le vivant, plus je découvre que tout est mutation. Tout devient. Tout se défait. Tout se recompose. Dans un tel univers, la véritable stabilité ne consiste peut-être pas à devenir immuable, mais à apprendre à respirer pleinement au sein du changement.


Une progression: par rapport à qui? à Quoi? à Quand?
Une progression: par rapport à qui? à Quoi? à Quand?

J'ai aussi observé une chose plus dérangeante. Chez les êtres les plus habités par l'ambition de la maîtrise ou de l'excellence, il arrive que cette aspiration produise peu à peu son contraire. L'objectif devient si envahissant qu'il rétrécit le monde. L'attention se focalise sur un seul point. Le regard perd de son amplitude. Le corps se raidit. L'esprit devient plus dur. L'écoute s'appauvrit. Peu à peu, tout ce qui n'alimente pas l'objectif cesse d'exister.

Je ne crois pas que cet état conduise nécessairement à la violence. Mais je crois qu'il en prépare souvent les conditions, car toute rigidité intérieure porte déjà en elle une forme de conflit : avec le réel, avec les autres, et souvent, plus profondément encore, avec soi-même.

Ainsi, sur bien des aspects, l'ambition de la maîtrise, comme une exclusion, comporte en elle-même (même dans des disciplines de connotation "soft", "peaceful", "spirituelle"...surtout chez elle?) toutes les conditions de la Guerre.

La guerre froide comme la guerre ouverte.


Je ne dis pas cela parce que je m'en croirais exempt. Bien au contraire : je pense que cette tentation appartient à chacun d'entre nous. Je la reconnais en moi. Et c'est précisément pour cette raison qu'elle m'inspire aujourd'hui davantage de vigilance que de fascination.


Le clan Nabeshima, dont est issu le Hagakure 葉隠, a laissé un autre précepte qui éclaire bien cette vigilance, attribué à Nabeshima Naoshige 鍋島直茂 et annoté par son disciple Ishida Ittei 石田一鼎:


大事の思案は軽くすべし。小事の思案は重くすべし。 Daiji no shian wa karuku subeshi. Shōji no shian wa omoku subeshi. « Les décisions de grande importance doivent être prises légèrement ; les décisions de moindre importance doivent être pesées lourdement. »

À première vue, le précepte semble inverser le bon sens. Mais son intuition est plus fine : les affaires vraiment graves sont rares, et l'on a tout le loisir de les avoir déjà méditées avant qu'elles ne surviennent : le jour venu, la décision peut jaillir sans hésitation. Ce sont les petites choses, celles que l'on croit sans conséquence, qui méritent le plus d'attention, précisément parce qu'on ne les examine jamais.


Or l'ambition de la maîtrise appartient peut-être à cette catégorie des petites choses. Elle a l'air anodine, presque vertueuse ( qui s'inquiéterait de vouloir bien faire, de vouloir progresser, de vouloir exceller ?) Sur bien des aspects, c'est vrai.. et c'est même une qualité. Mais c'est justement parce qu'elle semble sans danger qu'elle échappe si facilement à l'examen, et qu'elle peut, sans que l'on s'en aperçoive, se rigidifier en cette même exclusion qui porte déjà en elle les ferments d'un conflit profond.


L'ambition de la maitrise presse, elle urge. Parfois elle veut déjà savoir avant même d'avoir traversé le doute. Et ce faisant, elle empêche peut-être l'individu de raffiner son propre rapport aux choses, de laisser une pensée ou une pratique se décanter, se préciser, se corriger d'elle-même. Derrière l'ambition de la maîtrise, il y a peut-être, tout simplement, la liberté de l'être qui attend d'être laissée à elle-même..


Peut-être la liberté commence-t-elle précisément là : lorsque nous cessons de vouloir conquérir le monde pour apprendre, plus humblement, à lui répondre.

Depuis lors, je ne cherche plus tellement la maîtrise. J'essaie simplement de demeurer suffisamment vivant pour continuer à apprendre.



Ombre & Lumière sur le chemin.. images figées de nous-même..
Ombre & Lumière sur le chemin.. images figées de nous-même..

Alors… le maître existe-t-il pour toi?


Si vous êtes arrivé jusqu'ici, vous aurez peut-être remarqué une chose : j'ai beaucoup tourné autour de cette question. On pourra même me reprocher d'avoir tourné en rond : ce reproche ne serait pas injuste (n'est-ce pas le propre d'un pratiquant de Bāguàzhǎng, pour ceux qui connaissent cet art ?)


Pourtant je crois que c'était nécessaire, car au fond, je ne cherchais pas tant à répondre à la question de la maîtrise qu'à celle de ses images. À ce qu'elle produit en nous. Aux représentations qu'elle suscite. Aux attentes, aux projections, aux espoirs et parfois aux illusions et désillusions qu'elle concentre.

Finalement, cette réflexion sur la maîtrise me conduit à une distinction plus profonde, psychique : ce qui appartient à l'expérience quotidienne humaine, et ce qui appartient à ses idéaux. Ce qui relève du visible, et ce qui relève de l'invisible. Du physique, du technique, et de ce que j'oserais appeler, faute de meilleur mot, du métaphysique.


Peut-être est-ce précisément là, dans cet espace métaphysique, au delà de la définition humaine que se trouve l'idée de maîtrise... ou plutôt la maîtrise authentique.


Alors… le maître existe-t-il avec mes yeux?

Oui. Je crois sincèrement qu'il existe. Mais probablement pas de la manière dont nous nous le représentons souvent.

Je ne crois pas que le maître soit vraiment un individu. Je crois qu'il est avant tout une ouverture. Une possibilité. Une direction. Une invitation vers ce métaphysique qui transcende les identités, les histoires, et qui ne met pas l'accent sur une augmentation de la personnalité, mais sur une dilution du soi dans quelque chose de bien plus grand que soi.


Je peux avoir besoin de cette idée du maître, non pour enfermer quelqu'un dans un statut, mais parce qu'elle maintient ouvert un horizon que je sais ne jamais atteindre complètement.

Le maître existe donc peut-être comme une frontière : une limite toujours fuyante, un espace qui recule à mesure que nous avançons. Non pour nous frustrer, mais pour empêcher le chemin de se refermer.


Je crois que c'est précisément pour cette raison qu'il est si important, à mes yeux, que le maître demeure toujours au-delà de ce que je crois connaître de lui. Car dès l'instant où je pense l'avoir entièrement compris, je cesse probablement de le rencontrer.


Ainsi ce serait le Disciple dans le Maître qui permet à ce dernier d'évoluer. C'est le Maître dans le Disciple qui permettrait à ce dernier d'évoluer... Raison de plus alors de se rendre intime et à l'écoute du Maître et du Disciple Intérieurs. Et peut -être avant tout, de se faire Intime d'une authentique discipline.. Vaste programme.. Ce modèle est à voir selon plusieurs manières et selon plusieurs modes de perception.
Ainsi ce serait le Disciple dans le Maître qui permet à ce dernier d'évoluer. C'est le Maître dans le Disciple qui permettrait à ce dernier d'évoluer... Raison de plus alors de se rendre intime et à l'écoute du Maître et du Disciple Intérieurs. Et peut -être avant tout, de se faire Intime d'une authentique discipline.. Vaste programme.. Ce modèle est à voir selon plusieurs manières et selon plusieurs modes de perception.

Aujourd'hui, si je devais dire où je rencontre le plus souvent cette maîtrise, je répondrais spontanément : dans la Nature. Dans le ciel, dans les arbres, dans les animaux, dans le rythme des Saisons. Dans tout ce qui manifeste une harmonie qui ne cherche jamais à se démontrer.

Et bien sûr, je l'ai également rencontrée chez des êtres humains. J'ai parfois eu la chance d'apercevoir, à travers un geste, une parole, un silence ou une manière d'habiter le monde, quelque chose qui dépassait largement la seule compétence. Une présence. Une justesse. Une qualité d'être.


À chaque fois, j'ai eu l'impression de percevoir le parfum de quelque chose qui excède l'individu lui-même, comme si, pendant un instant, l'humain cessait d'être seulement lui-même pour laisser apparaître quelque chose de plus vaste que sa propre personne.

C'est peut-être cela que j'appelle, faute de mieux, la maîtrise. Non pas un statut. Non pas une identité. Non pas une supériorité. Mais une transcendance : une manière de laisser passer quelque chose qui nous dépasse. Une manière aussi de se dépasser soi-même, au-delà même de l'identité.


Cette définition du maître, finalement, possède en elle-même une question:

Lorsque, dans ces rares instants, un être humain laisse apparaître cette présence qui semble toucher à quelque chose de plus grand que lui... est-ce encore le maître que nous contemplons ? Est-ce encore le disciple ? Ou bien assistons-nous simplement, pendant un bref instant, à la manifestation de quelque chose de bien plus libre des mots et des estimations, qui n'appartient plus véritablement à un nom, à une identité, à une forme ?


Peut-être est-ce précisément là que se trouve l'autre côté de la sincère transmission, l'autre côté du miroir... Là où elle s'achève, et paradoxalement, là où elle commence. Son alpha et son oméga, peut-être, se rejoignent en ce point.


Peut - être bien que la Solution, n'a ni Queue ni Tête..           Source: https://clairieresbleues.blogspot.com/2013/06/en-souvenir-de-jean-claude-marol-1947.html
Peut - être bien que la Solution, n'a ni Queue ni Tête.. Source: https://clairieresbleues.blogspot.com/2013/06/en-souvenir-de-jean-claude-marol-1947.html

L'ami de bien


Dans mes activités d'enseignement ( aussi bien en tant qu'encadrant dans la pratique des arts internes chinois qu'en tant qu'animateur de mes ateliers d'énergétique chinoise et de médecine traditionnelle chinoise ) je n'ai jamais été très à l'aise avec l'idée que l'on m'appelle « professeur ». Le mot à mes yeux évoque un statut, une position, presque une fonction administrative : quelqu'un qui sait, face à quelqu'un qui ne sait pas encore.


J'ai longtemps apprécié l'idée japonaise de sensei 先生. Mais à y réfléchir davantage, ce mot non plus ne me convient pas tout à fait. Il porte en lui une connotation d'antériorité acquise, de croissance ( comme si l'on désignait quelqu'un qui, à un moment donné, aurait franchi une ligne et se trouverait désormais de l'autre côté.) qui en ce qui me concerne ne me paraît pas bien légitime.. et bien trop relative.

Or ce n'est pas ainsi que je vis ma propre pratique protéiforme. Ce que j'y rencontre, jour après jour, c'est plutôt la présence continuelle du gōngfu 功夫 : cet effort patient, cette continuité du travail sur soi qui ne connaît ni palier ni ligne d'arrivée, un peu d'avant et très peu d'après.


C'est pourquoi je me sens plus proche d'une notion chinoise, celui de 善友 shànyǒu, littéralement « le bon ami » : l'équivalent, dans le bouddhisme chinois, du terme sanskrit kalyāṇamitra, que l'on traduit aussi par « ami de bien » ou « ami spirituel ».

Le bouddhisme lui accorde une place immense : dans le Saṃyutta Nikāya ( l'un des cinq grands recueils (nikāya) du Sutta Piṭaka, la partie du canon pali consacrée aux discours attribués au Bouddha), lorsque son disciple Ānanda avance que l'amitié sur le chemin constitue la moitié de la vie sainte, le Bouddha le corrige aussitôt : "non, dit-il, elle en est la totalité."

Je crois profondément à cette idée. Ce que je souhaite offrir à ceux qui viennent pratiquer avec moi, ou qui me consultent en énergétique chinoise, ce n'est pas un savoir surplombant délivré depuis une position acquise... mais une présence, une attention sincère sur un chemin que je continue moi-même de parcourir. Au fond, ma foi... c'est tout ce que je peux faire, quelle que soit la compétence.


Je le dis désormais souvent aux participants comme aux consultants : je ne souhaite pas les rencontrer dans un escalier. Un escalier suppose toujours quelqu'un en haut et quelqu'un en bas : une hiérarchie de marches, un sens de la montée qui sépare plus qu'il ne relie.

Je préfère de loin l'image du feu de camp : un lieu où l'on s'assoit ensemble, à la même hauteur, éclairés par la même flamme, peut-être éternelle. Le feu ne demande à personne d'avoir gravi quoi que ce soit pour s'en approcher. Il réchauffe et éclaire indifféremment celui qui pratique depuis longtemps et celui qui découvre aujourd'hui en discipline, son premier mouvement.


C'est peut-être pour cela, finalement, que je ne m'estime désormais le professeur de personne. J'essaie plus simplement d'être, pour ceux qui croisent mon chemin, un bon ami 善友 dans l'acte comme dans les paroles, ni complaisant ni réducteur, dans la mesure de mes moyens.

Et pour ma part: rester le plus libre possible.

Car comme le disait un bon ami pour moi: "la liberté est ce qui coûte le plus cher en ce monde." Mais aussi "Toute vérité est relative".

Voyons voir donc, ce que nous pouvons essayer d'être, au Centre.


Voyageurs de vos vies...au détour d'un chemin... peut être me trouverez vous donc assis auprès du Feu... comme vous, ratissant mon propre sac de noeuds, attentif (j'espère) d'en faire de jolies torsades.. les yeux rendus quelque peu songeurs, voire rêveurs par le paradoxe du monde et son absurde si révélateur. ...Bon.. ben maintenant que c'est pensé, on retourne pratiquer...



"Je t’ignore litige. Et mon avis est que l’on vive ! Avec la torche dans le vent, avec la flamme dans le vent, Et que tous les hommes, en nous, si bien s’y mêlent et s’y consument, Qu’à telle torche grandissante s’allume en nous plus de clarté..." - Saint John Perse



Notes et références:


•Linji Yixuan (臨濟義玄) et l'école Rinzai

Maître chan chinois mort en 866, fondateur de l'école qui porte son nom (école Linji, devenue Rinzai au Japon). Le Linji lu (臨濟錄, Entretiens de Lin-tsi) rassemble ses enseignements, dont la formule « tue le Bouddha ».


-Lin-tsi, Entretiens de Lin-tsi, traduits et commentés par Paul Demiéville, coll. « Documents spirituels », Paris, Fayard, 1972. — La traduction française de référence, réalisée par l'un des grands sinologues du XXe siècle.


•Le Hagakure (葉隠) et le clan Nabeshima

Recueil de préceptes du samouraï Yamamoto Tsunetomo (1659-1719), rédigé au début du XVIIIe siècle pour les guerriers du fief de Saga, dont les seigneurs Nabeshima sont les fondateurs. Contient à la fois les maximes personnelles de Yamamoto et des préceptes plus anciens transmis dans le clan, comme celui de Nabeshima Naoshige (鍋島直茂, 1538-1618) sur les décisions grandes et petites.


-Yamamoto Tsunetomo, Hagakure, le livre du samouraï, trad. William Scott Wilson, trad. française Josette Nickels-Grolier, Budo Éditions, 2014. — La version la plus largement diffusée en français.

-Yamamoto Tsunetomo, Hagakure : la sagesse secrète du samouraï, trad. et annoté par Alexander Bennett, 2014. — Édition plus savante, réalisée par un chercheur universitaire, avec l'intégralité des deux premiers livres.


•Le Yì 易 (Yì Jīng, le Livre des mutations)

Texte fondateur de la pensée chinoise, construit autour de 64 hexagrammes qui décrivent le monde comme un système en perpétuelle transformation. N'est pas d'abord un ouvrage de divination, mais une réflexion sur le changement comme structure fondamentale du réel.


-Yi Jing, trad. Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure, Albin Michel, 2002 (rééd. brochée 2012). — La traduction française la plus réputée, débarrassée des lectures ésotériques qui ont longtemps circulé en Occident.


•Le kalyāṇamitra (Pāli : kalyāṇamitta) et le Saṃyutta Nikāya

« L'ami de bien » ou « ami spirituel » : dans le bouddhisme, un compagnon de route qui accompagne sans dominer. Le terme chinois équivalent est 善友 (shànyǒu) ou, plus formellement, 善知識 (shànzhīshì).

Le passage cité ( où le Bouddha corrige Ānanda en affirmant que l'amitié spirituelle est la totalité, et non la moitié, de la vie sainte ) se trouve dans l'Upaḍḍha Sutta (SN 45.2) du Saṃyutta Nikāya, l'un des cinq grands recueils du Sutta Piṭaka, la partie du canon pali consacrée aux discours du Bouddha.


-Môhan Wijayaratna, Sermons du Bouddha, coll. « Points Sagesse », Seuil, 2006 (rééd. 2016). — Traduction intégrale de vingt textes du canon pali par un spécialiste reconnu du bouddhisme theravāda.


•Bāguàzhǎng (八卦掌)

Art martial interne chinois, dont la pratique et les déplacements sont fondés sur le cercle — d'où le clin d'œil du texte sur le fait de « tourner en rond ».


•Gōngfu (功夫)

Terme chinois désignant, au-delà de son usage restreint pour les arts martiaux, tout effort patient et prolongé menant à une compétence : littéralement, le temps et l'énergie investis dans une pratique.


•Sensei (先生)

Terme japonais («celui qui a la primauté de la naissance/croissance»), utilisé pour désigner un enseignant.


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